« Comprendre le monde quand on n’y voit pas, ça m’a toujours paru difficile »
Cathie Guignardat à fondé en 2021, avec deux autres collègues, l’association Le Livre Atelier, qui rend accessibles des sujets tels que la Préhistoire, l’habitat, le cirque, l’art, etc. à un public déficient visuel et aveugle. Pour cela, l’association crée des outils multisensoriels pour les aider à appréhender le monde qui les entoure.
J’ai pu rencontrer Cathie, qui m’a parlé de son métier, de l’association et de l’importance d’un outil comme le Livre Atelier.
Qui es-tu ? Quel est ton métier ?
Je m’appelle Cathie Guignardat, je suis éducatrice technique spécialisée. Je travaille depuis plus de 35 ans auprès d’enfants déficients visuels et aveugles.
Quel a été ton moteur pour devenir éducatrice technique spécialisée auprès d’enfants déficients visuels et aveugles ?
J’ai toujours été interpellée, depuis toute jeune, par la déficience visuelle. Je suis quelqu’un de très visuel, alors comprendre le monde quand on n’y voit pas, ça m’a toujours paru difficile.
C’est pourquoi j’ai toujours eu envie d’aider, ou en tout cas d’apporter ma petite pierre à l’édifice pour aider les enfants déficients visuels à comprendre le monde qui les entoure.
Comment travailles-tu avec les enfants déficients visuels et aveugles dans le cadre de ton travail ?
Je travaille au quotidien avec des enfants déficients visuels dans le cadre scolaire sur des temps d’arts plastiques. J’adapte le programme de l’Éducation nationale pour qu’il soit accessible aux enfants non-voyants ou malvoyants.
Mon travail, c’est de mettre des formes sur des volumes ; de mettre des matières sur des mots, des concepts et des idées ; d’apprendre aux enfants à traduire ce qu’ils ressentent en volume ; de leur donner la possibilité de se fabriquer des images mentales ; de mettre des volumes sur des sensations, des ressentis, des sentiments, etc.
Tu as créé le concept du Livre Atelier, qu’est-ce que c’est ?
Le Livre-Atelier, c’est un concept et un outil multisensoriel qui permet d’apprendre différemment quand on ne voit pas ou quand on voit très mal : c’est apprendre en utilisant les autres sens que la vue.
Pour cela, le Livre-Atelier se décompose en plusieurs parties :
- un conte que j’écris moi-même (comprenant des ateliers prédéfinis dans la lecture), accompagné de temps de travail avec les enfants ;
- une « malle musée » (comprenant des artefacts ou des outils 3D) permettant de s’approprier tous les termes et objets inclus dans le conte ;
- un « coffret sensationnel », dans lequel les enfants stockent les objets qu’ils ont fabriqués durant les ateliers et qu’ils peuvent emporter chez eux dans le but de les retoucher et, à terme, de les mémoriser.
D’où t’est venue l’idée du concept-outil de livre-atelier ?
Au départ, ce sont les enfants qui sont venus m’interpeller sur le fait que les manuels scolaires pour les déficients visuels ne sont pas illustrés (les livres mathématiques, de français, etc.). Ils sont donc venus me dire qu’ils avaient envie d’avoir des illustrations sur ces manuels. On est donc parti de cette idée-là.
On a essayé de faire des illustrations tactiles, mais ça ne répondait toujours pas à leurs attentes. En travaillant avec eux, on s’est rendu compte que ce qui les intéressait, ce n’était pas tant de toucher une illustration tactile, c’était de réaliser, de fabriquer quelque chose qui parle de la leçon travaillée.
C’est comme ça qu’est né le Livre Atelier. Il permet de se mettre en action, de travailler dans un atelier, sur un thème donné, pour que l’enfant se fabrique lui-même son image mentale à partir de matériaux qu’on lui propose.
Avec le Live Atelier, on va proposer aux enfants de toucher des artefacts ou des objets réels. C’est en touchant ces vrais objets, ces vrais matériaux, que les enfants vont comprendre ce dont on parle. Ils vont pouvoir se fabriquer leur propre représentation de l’objet et la ramener à la maison pour pouvoir le toucher à de multiples reprises et ainsi le mémoriser.
Quand ce concept est-il devenu une association à part entière ? Quelles sont ses évolutions ?
Nous avons créé l’association Le Livre Atelier en 2021 avec Marie Bachon Niehaus, qui était aussi à l’origine du concept, et Jean-François Jeannet qui travaille sur la partie technique des malles et des coffrets. A part moi, l’association est composée uniquement de bénévoles. C’est donc beaucoup sur moi que repose l’association aujourd’hui.
Le Livre Atelier évolue constamment :
- L’association a maintenant un outil pour communiquer : le site web,
- et elle souhaite donner un nouveau tournant à sa manière de fonctionner : plutôt que de proposer des malles atelier qui cherchent un public, on va plutôt répondre à des commandes, à un besoin (comme avec notre participation à l’événement Quais du Polar 2026).
C’est toi qui animes tous les ateliers auprès des enfants dans le cadre du Livre Atelier ?
Pour l’instant, oui. J’ai parfois l’aide de collègues ou de bénévoles du Livre Atelier, mais animer un atelier du Livre Atelier, ce sont des compétences liées au métier d’éducateur technique spécialisé. Mon souhait, ce serait de partager ces savoirs-là, parce que je me rends compte que je n’ai pas le temps de mener tous les ateliers.
De quels soutiens financés bénéficie l’association ?
On est soutenu depuis le début par mon employeur, qui est les PEP69 et qui financent mon temps de travail sur le Livre Atelier (une journée par semaine). Ce partenariat financier n’existe plus pour le moment et est en cours de discussion.
Financièrement, on est aussi soutenu par la région Rhône-Alpes-Auvergne depuis le début du projet, par les Amis des aveugles, par l’UNADEV et par le comité Louis Braille.
Quels sont les partenaires du Livre Atelier ?
Le musée de Solutré (Département de la Saône-et-Loire, Maison du Grand Site, Musée de la Préhistoire de Solutré) nous accompagne dans le projet : Pierre Guillaume, qui est le directeur du musée de Solutré, nous soutient en validant historiquement tout le support autour de la préhistoire.
On travaille également avec l’ANPEA, une association de parents d’enfants aveugles.
En 2024, j’ai été contactée par Dannyelle Valente, enseignante-chercheuse en Psychologie du développement sensori-moteur, affectif et social à l’Université de Genève et à l’Université Lyon II. Elle travaille avec Edouard Gentaz, vice-président de l’université de Genève.
Dannyelle a trouvé l’outil Livre-Atelier très pertinent. Elle m’a donc proposé d’intervenir dans ses cours à l’université, pour partager avec ses étudiants ma façon de travailler auprès des enfants déficients visuels.
Parallèlement à ça, je travaille avec Ana Rita Galiano, qui est professeure en psychologie du handicap à Lyon II. Elle encourage ces étudiants à travailler sur le concept du Livre-Atelier dans le cadre de leurs études.
Depuis peu, nous avons une nouvelle démarche qui a été initiée par le Festival Quai du Polar, qui nous a fait une commande pour un Livre-Atelier Polar pour l’édition 2026. Nous avons alors créé la Disparue des Voraces et animé cet atelier sur l’histoire des Canuts et de la soie lors du festival.

